Collecter des archives orales est pour moi un geste à la fois intime et scientifique : il s'agit de recueillir des voix, des mémoires, des gestes racontés, tout en respectant profondément la personne qui parle. Sur L'Archeodrome Bourgogne, j'ai appris à poser le bon cadre avant même d'appuyer sur « enregistrer ». Voici comment je procède — et pourquoi — pour garantir le consentement, respecter le droit à l'image et assurer la conservation à long terme de ces témoins précieux.

Préparer la rencontre : information claire et bienveillante

Avant l'entretien, j'envoie toujours un message expliqué via le formulaire du site (https://www.archeodrome-bourgogne.com) ou par e‑mail : qui je suis, l'objet de la collecte, la durée prévue, l'utilisation envisagée (article, podcast, exposition), et les droits que la personne conserve. J'évite les formulations trop techniques et je privilégie la clarté.

  • Dire pourquoi on enregistre et pour combien de temps le contenu sera conservé.
  • Préciser si l'enregistrement sera publié en ligne, diffusé en festival, ou conservé en archives.
  • Informer sur la possibilité de demander l'anonymisation, l'embargo ou le retrait.

Ce temps d'information crée un climat de confiance et réduit les risques de malentendus. Sur le terrain, je rappelle oralement ces éléments avant d'appuyer sur le bouton rouge.

Consentement : formalisé mais flexible

En France, le consentement n'est pas seulement une formalité : c'est un acte éthique. J'utilise un formulaire écrit que la personne signe si possible, mais j'accepte aussi un consentement enregistré lorsque la signature physique n'est pas pratique (par ex. entretien à distance). Le formulaire inclut :

  • Le nom de l'interviewé·e et ses coordonnées (si elle souhaite être identifiable).
  • Le type d'usage autorisé (publication web, usage dans un livre, archivage non public...).
  • La durée d'autorisation et les modalités de révocation.
  • Le droit à l'image et à la voix, avec options : autorisation d'utilisation de la voix seule, autorisation photo/vidéo, anonymisation possible.

Voici un exemple de tableau simplifié que j'utilise au moment du consentement :

ÉlémentChoix de la personne
Autorise la diffusion audio sur le site Oui / Non
Autorise l'utilisation d'extraits dans un podcast Oui / Non
Autorise la publication de photos/vidéo Oui / Non / Seulement anonymisé
Demande d'embargo (durée) Ex. : 3 ans
Signature / Consentement enregistré Signature manuscrite ou enregistrement audio

Droit à l'image et droit de la personnalité

Le droit à l'image est fortement protégé en France : une personne peut interdire l'utilisation de son image et de sa voix. Même lorsque l'on a une autorisation écrite, je rappelle que l'interlocuteur·rice peut revenir sur son choix — c'est une question de confiance. Si l'entretien comporte des tiers (photos de famille, images d'archives), j'identifie ces éléments et je m'assure d'obtenir les autorisations nécessaires ou de flouter/masquer si besoin.

Techniques d'enregistrement et qualité pour la conservation

Sur le terrain, je privilégie la robustesse et la qualité non-destructive. Mes équipements courants : un enregistreur Zoom H6 ou Tascam DR-40 pour la flexibilité, un micro-cravate Sennheiser pour les interviews intimes, parfois un petit caméscope pour la vidéo. Pour l'audio destiné à l'archivage, je recommande l'enregistrement en formats non compressés :

  • WAV 24‑bit, 48 kHz (format courant et pérenne)
  • Si l'espace est limité, WAV 16‑bit, 44.1 kHz reste acceptable
  • Éviter les MP3 pour l'archivage principal ; garder une copie compressée pour diffusion si nécessaire

Je fais toujours au minimum deux copies à chaud : une sur la carte SD et une sur un disque dur portable. J'utilise l'application gratuite Audacity ou Adobe Audition pour vérifier rapidement la prise et appliquer un pré-traitement léger si nécessaire.

Métadonnées et documentation

Sans métadonnées, un fichier audio devient vite inutile. Je remplis systématiquement :

  • Les métadonnées de base : titre, date, lieu, nom de l'interviewé·e, nom de l'intervieweur·euse, durée.
  • Des informations contextuelles : sujet de l'entretien, personnes mentionnées, langue(s), conditions techniques (micro, format), références bibliographiques.
  • Les indications de droits : modalités de diffusion, durée d'embargo, contact pour retrait.

Pour structurer ces informations, j'utilise soit des schémas simples (Dublin Core) soit des fichiers sidecar XML (METS/PREMIS si l'archive devient plus sérieuse). Un bon outil de préparation est Audacity pour l'annotation, ou Archiware / Archivematica pour le traitement en masse dans un contexte institutionnel.

Conservation à long terme : redondance et intégrité

La conservation ne se limite pas à « garder des fichiers ». Il faut penser à la redondance, à l'intégrité et aux migrations de formats :

  • Au moins trois copies : production (sur disque de travail), sauvegarde locale (HDD externe), sauvegarde distante (cloud ou serveur d'archive). J'utilise souvent un NAS Synology en RAID pour la redondance locale et Backblaze/OVH pour la sauvegarde distante.
  • Contrôles d'intégrité : calculer des sommes de contrôle (md5, sha256) et les conserver dans un catalogue. Outils : ffmpeg, md5sum.
  • Migrations régulières : surveiller l'obsolescence des formats et migrer quand nécessaire (ex. de codecs propriétaires vers WAV/TIFF/PDF/A).

Respecter la vie privée : anonymisation et embargo

Parfois, les personnes racontent des choses sensibles : je propose systématiquement des options d'anonymisation (modulation de la voix, suppression d'extraits) et la possibilité d'un embargo, c'est‑à‑dire la mise sous clef numérique pendant une période choisie. Tout est noté dans les métadonnées pour éviter toute diffusion accidentelle.

Transcription, indexation et diffusion responsable

La transcription facilite la recherche, mais elle introduit des risques (erreurs, sortie de contexte). Je relis toujours la transcription avec l'interviewé·e quand c'est possible. Pour la diffusion, j'indique clairement l'origine et le contexte, je respecte les limites fixées dans le consentement et je fournis un contact pour toute demande de retrait.

Ressources et outils pratiques

  • Enregistreurs : Zoom H6, Tascam DR-40, Olympus.
  • Montage et vérification : Audacity (gratuit), Adobe Audition.
  • Sauvegarde & intégrité : Synology NAS, Backblaze, commandes md5/sha256, Archivematica pour la chaîne archivistique.
  • Métadonnées : Dublin Core, METS, PREMIS.

Collecter des archives orales, c'est accepter une responsabilité éthique et technique. À chaque entretien, je me rappelle que je suis dépositaire d'une mémoire humaine : mon rôle est de la faire vivre, mais surtout de la protéger. Si vous souhaitez que je vous accompagne pour une collecte ou que je partage mes modèles de consentement, écrivez‑moi via le formulaire du site — j'aime transmettre ces pratiques sur le terrain et échanger des retours d'expérience.