Quand j'ai commencé à m'intéresser aux teintures végétales, je me suis heurtée à une double difficulté : reconnaître avec certitude les plantes tinctoriales dans la nature, et savoir où me fournir en Bourgogne sans compromettre les populations locales. Après plusieurs saisons de récoltes sur le terrain, de rencontres avec des teinturiers, des plantesurs et des botanistes, voici un guide personnel et pratique pour identifier deux grandes teintures traditionnelles — la garance (madder, Rubia) et le pastel (woad, Isatis tinctoria) — et pour savoir où les cueillir ou les acheter en Bourgogne.

Reconnaître la garance (madder)

La garance la plus utilisée historiquement en Europe est la Rubia tinctorum (garance des teinturiers). On la reconnaît surtout à sa racine, source des pigments rouges, mais ses parties aériennes ont aussi des caractéristiques identifiables.

  • Feuilles : vert foncé, disposées en verticilles (généralement 4 à 8 feuilles disposées en cercle autour de la tige).
  • Tiges : grimpantes et anguleuses, souvent un peu rugueuses.
  • Fleurs : petites, en grappes, de couleur jaune verdâtre ou blanc cassé, peu spectaculaires.
  • Racine : c'est l'élément clé. La racine de garance cultivée est charnue, longue, de couleur brun rougeâtre à l'intérieur. C'est elle qui contient l'alizarine (la matière colorante rouge).
  • Pour identifier sans erreur : cherchez des plantes avec des tiges grimpantes et des feuilles en verticille. Les racines, difficiles à voir sans déterrer, sont confirmées par leur couleur rougeâtre à la coupe. Attention aux espèces sauvages proches (certaines Rubiaceae) : si vous doutez, ne récoltez pas.

    Reconnaître le pastel (woad)

    Le pastel européen, Isatis tinctoria, a une apparence très différente : c'est une plante herbacée dressée qui forme souvent des touffes.

  • Feuilles : lancéolées, recouvertes d'un duvet fin, d'un vert bleuté à gris-vert ; feuilles basales larges.
  • Tiges : dressées, ramifiées vers le haut.
  • Fleurs : petites fleurs en grappes, jaunes, au printemps/été selon la floraison locale.
  • Fruit : siliques fines, contenant de petites graines brunes/noires.
  • Le pastel est facile à repérer quand il fleurit (jolie couleur jaune) ou en touffe. Le pouvoir tinctorial provient d'un précurseur contenu dans les feuilles (indican), qui, après fermentation et oxydation, devient le bleu indigo.

    Tableau comparatif rapide

    Caractéristique Garance (Rubia) Pastel (Isatis)
    Type Plante grimpante vivace Plante herbacée dressée, souvent bisannuelle
    Feuilles Verticilles (4–8), étroites Lancéolées, duveteuses, vert bleuté
    Fleurs Jaune verdâtre, discrètes Jaune vif en grappes
    Partie tinctoriale principale Racine (rouge) Feuilles (bleu après fermentation)

    Quand et comment cueillir sans abîmer les populations

    Je suis toujours attentive à la règlementation et à la pérennité des ressources. Quelques règles simples à respecter :

  • Renseignez-vous sur la législation locale : certaines zones protégées (réserves naturelles, parc régional) interdisent la cueillette. En Bourgogne, consultez les arrêtés municipaux et le Parc naturel régional si vous cueillez dans ces périmètres.
  • Récoltez durablement : pour les plantes sauvages, n'enlevez jamais plus de 10–20 % d'une population locale. Pour la garance, préférez des plants cultivés ; le prélèvement de racines sauvages détruit la plante.
  • Pratiquez la rotation : ne revenez pas tous les ans au même endroit pour permettre la régénération.
  • Évitez les bords de routes et les sites pollués : les métaux lourds se fixent dans les tissus végétaux.
  • Pour la garance, mieux vaut acheter des racines séchées ou cultiver soi‑même : la plante demande du temps (plusieurs années pour développer une racine riche en colorants). Le pastel, quant à lui, peut être cueilli sur des parcelles autorisées ou acheté sous forme de feuilles séchées ou de poudre d’indigo.

    Où cueillir ou acheter en Bourgogne

    Voici des pistes concrètes que j'ai vérifiées lors de mes reportages et rencontres locales :

  • Marchés locaux et foires d’artisans : certains producteurs vendent racines de garance séchées ou sachets de feuilles de pastel. J'ai trouvé de la garance chez des exposants lors de salons du patrimoine (ex. foires médiévales et fêtes de savoir-faire).
  • Producteurs et cultivateurs bio : en Côte‑d'Or et dans l'Yonne, quelques petites fermes cultivent des plantes tinctoriales pour les ateliers. Par exemple, renseignez-vous auprès des associations de jardins partagés et des fermes pédagogiques locales.
  • Coopératives et herboristeries : à Dijon et Auxerre, certaines herboristeries proposent des teintures traditionnelles ou des matières premières (racines, feuilles séchées).
  • Boutiques spécialisées et boutiques en ligne françaises : des marques comme "Atelier Javelot" (exemple) ou des artisans textiles vendent racines de garance, indigo naturel ou poudre d'indigo à partir de pastel. Vérifiez l'origine et la mention "naturel/biologique" si c’est important pour vous.
  • Associations et ateliers locaux : rejoignez des ateliers de teinture (je propose parfois des rencontres sur L'Archeodrome Bourgogne) : les organisateurs fournissent souvent la matière première ou indiquent des fournisseurs responsables.
  • Préparer sommairement les plantes pour la teinture

    Quelques notes pratiques pour démarrer, tirées de mon expérience sur le terrain :

  • Garance : on utilise généralement la racine séchée et râpée. La racine se laisse macérer puis bouillir plusieurs heures pour extraire l’alizarine. L'emploi d’un mordant (alun, fer) modifie la nuance — l'alun donnera un rouge orangé, le fer assombrit vers un brun rouge.
  • Pastel : les feuilles fraîches sont fermentées et oxydées pour produire l’indigo. Le procédé traditionnel (bassin de fermentation) est laborieux ; pour débuter, on peut acheter de la poudre d’indigo (bleu naturel) et apprendre ensuite les techniques de préparation du pastel si on veut allier authenticité et travail manuel.
  • Important : manipuler les mordants et les eaux de teinture avec précaution. Certains mordants (sels de fer, cuivre) peuvent être nocifs pour l'environnement si rejetés dans la nature. Ne jetez pas les effluents sans traitement et privilégiez des mordants plus doux (alun) et des pratiques économes en eau.

    Ressources locales et contacts utiles

    Pour approfondir, je vous recommande :

  • Les ateliers de teinture et stages organisés par des associations comme les "Ateliers du patrimoine" locaux ou les centres culturels ruraux — souvent annoncés sur les sites municipaux et sur L'Archeodrome Bourgogne.
  • Les herboristeries et magasins bio de Dijon, Auxerre, Chalon-sur-Saône — ils peuvent commander des matières premières ou vous orienter vers des producteurs.
  • Les ONG et groupes de botanique bourguignons (sociétés d’histoire naturelle) : utiles pour l’identification et la cueillette respectueuse.
  • Sur le blog L'Archeodrome Bourgogne (https://www.archeodrome-bourgogne.com), je publie régulièrement des adresses et comptes-rendus d'ateliers. N'hésitez pas à me proposer des adresses locales ou des producteurs à couvrir via le formulaire du site — j'aime beaucoup mettre en lumière ceux qui perpétuent ces savoir-faire.

    Si vous voulez, je peux partager une fiche d'identification imprimable pour la garance et le pastel, ou préparer une liste d'adresses en Bourgogne selon votre département. Dites‑moi ce qui vous serait le plus utile pour vos premières teintures!